Faut-il lire aux enfants des histoires qui font peur ? 

INTRODUCTION
C'est la lecture du pavé de 1045 pages « Conte de fées » de Stephen King qui m'a donné envie d'écrire cet article. C'est une question qui divise les parents, le milieu éducatif, les enseignants et enseignantes depuis des décennies : faut-il lire aux enfants des histoires qui font peur, comme certains contes par exemple ?


LES CONTES TRADITIONNELS :

Est-ce une bonne idée de lire aux enfants des contes traditionnels ? Ces contes qui ont traversé le temps, où la sorcière finit brûlée dans son four, où le loup dévore la grand-mère, où les méchantes sœurs se mutilent les pieds pour entrer dans la pantoufle de verre...

Ces histoires, ces contes, sont transmises de génération en génération. Pourtant, beaucoup jugent aujourd'hui qu'elles sont trop violentes, trop effrayantes pour les jeunes oreilles. As-tu remarqué comment, depuis un bon moment déjà, les figures effrayantes comme les vampires ou les zombies sont devenus des personnages sympas dans les dessins animés, sont tournés à la dérision ou rendus funs dans les mangas, les BD ou les albums ? Est-ce une bonne chose ou pas selon, toi ?

Est-ce qu'il faut protéger les enfants de ces récits sombres voire effrayants ? Ou au contraire, les histoires qui nous font trembler ont-elles un lien avec les peurs ancestrales qui nous habitent, nous humains ? Et si ces histoires flippantes avaient une fonction essentielle ?

La recherche en psychologie encourage cette transmission ! C'est ce que nous allons découvrir ensemble.

1/ LE POUVOIR DES MÉTAPHORES

Pour en savoir plus sur le pouvoir des métaphores en hypnose et en psychologie, je t'invite à aller écouter l'épisode que j'ai consacré au sujet avant ou après avoir lu cet article. Tu verras, c'est un sujet passionnant !

Essayons d'abord de comprendre pourquoi ces histoires fonctionnent si bien, même après des siècles. La métaphore, c'est un peu le langage privilégié de l'inconscient. Pas l'inconscient Freudien, sombre et rempli de choses refoulées tout au fond de ton psychisme. Disons que, quand quelque chose te semble compliqué à exprimer avec des mots ou quand ton émotions est difficilement identifiable, la métaphore est le langage simple et naturel qui t'aide à y voir plus clair. Par exemple : est-ce que ça t'es déjà arrivé de rêver que tu allais au lycée sans vêtement ? Peut-être que ce cauchemar exprime ta peur d'échouer en cours... Ou autre chose, une peur trop difficile à affronter de manière directe et que ton cerveau transforme en image plus simple à assimiler.

Les contes traditionnels ne sont pas uniquement de simples divertissements. Ils parlent le langage de l'inconscient : celui des symboles et des métaphores. Et c'est exactement ça qui les rend si puissants pour les enfants.

Prenons un exemple concret : dans Le Petit Chaperon Rouge, le loup ne représente pas vraiment un animal sauvage. Quelques interprétations possibles : le loup représente les dangers du monde extérieur, la séduction trompeuse, les personnes qui se présentent sous un jour rassurant mais ont de mauvaises intentions, voire des atteintes à l'intégrité sexuelle... 
Dans son livre Psychanalyse des contes de fées publié en 1976, Bruno Bettelheim explique que ces métaphores permettent à l'enfant de donner forme à ses angoisses intérieures. L'enfant ne craint pas vraiment le loup dans la forêt. Il craint l'abandon, la séparation d'avec ses parents, sa propre vulnérabilité face au monde.

Pourquoi est-ce une bonne idée d'utiliser la métaphore plutôt qu'un discours direct ?
Tout d'abord parce que le cerveau des jeunes enfants, selon leur stade de développement, n'est pas encore capable de penser de manière abstraite. À un certain âge, la pensée de l'enfant est concrète, et s'appuie sur des images. Dire à un enfant « Il ne faut pas faire confiance aux inconnus » est important mais assez complexe à comprendre pour un petit humain. Raconter comment le loup déguisé a trompé le Petit Chaperon Rouge peut-être intéressant pour véhiculer ce type de message.

Passer par la métaphore plutôt que par le récit du réel joue plusieurs rôles essentiels :

- ça crée une distance protectrice : c'est arrivé à quelqu'un d'autre, ça se passe dans un autre monde...
- ça permet une certaine projection : l'enfant peut explorer ses propres peurs sans se sentir directement menacé
- ça offre une résolution : contrairement aux peurs réelles qui peuvent sembler sans solution, le conte montre toujours une issue

Les travaux de la psychologue Mélanie Klein sur le développement infantile confirment que les enfants utilisent naturellement le jeu symbolique pour traiter leurs émotions difficiles. Le conte est simplement une forme structurée de ce processus naturel.

2/ LA TRANSMISSION INTERGÉNÉRATIONNELLE

De nombreuses histoires qu'on raconte encore aujourd'hui ont traversé le temps. 
Pourquoi ces contes, ces récits, ont-ils survécu pendant des siècles, voire des millénaires ?
Les Mille et Une Nuits, Cendrillon, Barbe-Bleue, Hansel et Gretel... Ces récits ont été transmis oralement bien avant d'être couchés sur papier ou adaptés pour le cinéma. Ils ont traversé les cultures, les langues, les continents. Ce n'est pas un hasard.

Charles Perrault au XVIIe siècle, les frères Grimm au XIXe, ont collecté ces histoires populaires parce qu'elles répondaient à quelque chose d'universel. Certains schémas de pensée sont universels à toute l'espèce humaine.

Les contes, les récits de tradition orale, témoignent de ce qu'on pourrait appeler la sagesse collective. Ces histoires transmises à travers le temps et l'espace portent en elles une forme de sagesse psychologique collective.

Elles abordent des thèmes universels dont voici quelques exemples :
- la jalousie fraternelle dans Cendrillon 
- la parentalité dans Hansel et Gretel
- le passage de l'enfance à l'adolescence dans La Belle au bois dormant (on pourrait se questionner sur les valeurs patriarcales de ce conte...)
- l'affirmation de soi face à l'autorité dans de nombreux récits (Jack et le Haricot Magique, le Petit Poucet...)
- la dissimulation dans Barbe-Bleue

Ces histoires ont été affinées au fil des générations pour répondre précisément aux besoins psychologiques des enfants. Elles n'ont pas été inventées par un auteur unique, mais polies par des milliers de narrateurs qui ont gardé ce qui fonctionnait et écarté ce qui ne touchait pas leur audience. C'est pour ça qu'aujourd'hui encore on continue d'apporter des modifications. Comme par exemple la Belle au Bois Dormant qui aujourd'hui peut être un conte intéressant à décortiquer sous le prisme du consentement.

Observer de plus près un exemple précis pour illustrer notre sujet du jour. Prenons l'exemple d'Hansel et Gretel.
Si on prend l'histoire au pied de la lettre, le pitch ressemble à ça : deux enfants abandonnés dans la forêt par leurs parents, qui tombent sur une sorcière cannibale. Horrible, n'est-ce pas ?
Mais si on regard plus profondément, cette histoire parle de :
- l'angoisse d'abandon que ressentent tous les enfants « Et si mes parents ne m'aimaient plus ? »
- la nécessité de grandir et de devenir autonome (les enfants doivent apprendre à se débrouiller seuls, notamment quand ils rentrent à l'école maternelle)
- le thème de la régression (la maison en pain d'épice représente ce désir régressif, retourner à une forme de dépendance infantile où nos parents se chargeaient de nous nourrir)
- un peu plus pragmatiquement, le triomphe de l'ingéniosité sur la force brute (Gretel pousse la sorcière dans le four)

Le psychiatre Carl Gustav Jung a développé le concepts d'archétypes. Pour lui, la sorcière représente la « mauvaise mère », celle qui dévore au lieu de nourrir. En affrontant et en vainquant cette figure, les enfants du conte (et l'enfant qui écoute) se libèrent de leurs peurs infantiles. Je reste prudente avec les archétypes Jungiens que personnellement je prends avec beaucoup de recul car ils n'ont pas vraiment d'assise scientifiques et tu connais l'importance que j'accorde à la validation scientifique.

Les recherches contemporaines en psychologie du développement, notamment celles de Vanessa LoBue « The baby scientist », montrent que les enfants sont naturellement attirés par les informations concernant les menaces potentielles. C'est un mécanisme d'adaptation : apprendre à reconnaître et à gérer le danger. Les contes offrent un cadre sécurisé pour cet apprentissage. J'ai beaucoup aimé son article concernant la peur, dans lequel elle explique que cette émotion est universelle, mais qu'elle est provoquée par des choses différentes en fonction notamment de nos références culturelles. Je trouve que cela éclair aussi notre questionnement à propos des histoires effrayantes : peut-être que tu t'interdis de raconter certaines histoires à ton enfant parce qu'elles t'effrayent toi, mais que lui ressentirait une émotion différentes à l'écoute de ce récit

3/ EST-CE UNE BONNE IDÉE D'ÉDULCORER ?

Parlons pour illustrer ce côté adouci du « problème des versions Disney ».
Les adaptations très libres et outrageusement édulcorées de Disney s'éloignent parfois beaucoup du conte d'origine.
Petite précision : même si aujourd'hui je suis totalement de la team Ghibli, j'ai dévoré les films Disney quand j'étais petite. Mais ils transforment fondamentalement la nature des contes.

Prenons quelques exemples :
La Petite Sirène : dans la version d'Andersen, la sirène n'obtient pas l'amour du prince, ressent à chaque pas comme des lames de couteau sous ses pieds, et se transforme finalement en écume de mer. Dans la version Disney il y a une fin heureuse et même une suite où elle a un bébé.
La Belle au bois dormant : dans les versions traditionnelles, le prince ne réveille pas la princesse par un baiser. Dans la version que présente Perseforest (qui date de 1340) elle se réveille en accouchant (après que le prince a abusé d'elle endormie) et c'est son bébé qui la libère du sortilège en tétant son doigt ce qui enlève l'écharde. Oui, on est loin de la version Disney qui propose un baiser (tout de même pendant le sommeil de la princesse) suivi d'un mariage.
Cendrillon : dans la version des frères Grimm, les belles-sœurs se coupent les orteils et le talon pour entrer dans la pantoufle, et des pigeons leur crèvent les yeux lors du mariage. Disney a enlevé toute cette partie.

Qu'est-ce qu'on perd en édulcorant ? Est-ce un problème de rendre ces histoires plus douces ?
1-Tout d'abord on perd l'aspect cathartique.
Bettelheim insiste sur ce point : les enfants ont besoin de voir que les méchants sont punis de manière définitive et proportionnelle à leurs crimes. Ce n'est pas de la cruauté gratuite, c'est de la justice psychologique.
Quand les belles-sœurs de Cendrillon sont punies, cela répond au sentiment d'injustice que ressent l'enfant face à la cruauté. Le monde retrouve son équilibre moral. Dans la version édulcorée, Cendrillon pardonne simplement, ce qui peut laisser l'enfant avec un sentiment d'inachevé, voire de culpabilité pour ses propres sentiments de colère.
2- On nie les émotions complexes
Les versions originales reconnaissent que les personnages peuvent avoir des émotions contradictoires, des désirs sombres, de la colère, des émotions et des comportements jugés inacceptables. Les versions tempérées présentent des personnages plus manichéens : totalement bons ou totalement méchants.
La psychologie a montré, comme par exemple les travaux en psychologie du développement de Susan Harter, que les enfants ont besoin d'intégrer leurs émotions contradictoires pour développer une identité saine et une bonne estime de soi. Les contes originaux leur montrent qu'on peut être à la fois aimant et jaloux, courageux et effrayé.
3- On retire la dimension initiatique
Les contes traditionnels sont des récits initiatiques. Le héros ou l'héroïne doit traverser des épreuves difficiles, parfois terrifiantes, pour grandir et se transformer. C'est le schéma qu'on appelle le « voyage du héros » décrit par Joseph Campbell.
Dans Raiponce, la sorcière crève les yeux du prince. C'est horrible, mais c'est aussi symbolique : il doit perdre sa vue physique pour développer une vision intérieure. Il retrouvera la vue grâce aux larmes de Raiponce, mais seulement après avoir été transformé par l'épreuve.
Quand on supprime ces épreuves ou qu'on les adoucit, on prive l'enfant du message que la croissance passe par l'épreuve, que la peur peut être surmontée, que la souffrance peut avoir un sens, que les problèmes peuvent trouver des solutions.
Dans le Petit Poucet : les parents abandonnent leurs enfants parce qu'ils n'ont plus de quoi les nourrir. L'ogre veut les manger. Le Petit Poucet doit ruser pour sauver ses frères, et il y parvient en faisant égorger les filles de l'ogre à leur place.
Tu trouves ça violent ? Cette histoire parle de :
- l'angoisse économique et sociale (la pauvreté qui menace la famille)
- l'intelligence qui triomphe de la force
- le petit qui devient héros
- la loyauté fraternelle
4- Le respect de l'enfant dans tout ça ?
Finalement, édulcorer les contes, c'est un peu sous-estimer les capacités psychologiques de l'enfant.
Les enfants peuvent faire la différence entre fiction et réalité. Ils comprennent que « il était une fois » signifie « dans un autre monde ».
Les enfants de 4-5 ans savent déjà distinguer les récits fantastiques de la réalité. Leur faire confiance avec des histoires complexes, c'est respecter leur intelligence.

CONSEILS PRATIQUES : COMMENT RACONTER CES HISTOIRES ?

Bien sûr, cela ne signifie pas qu'il faut lire n'importe quelle version à n'importe quel âge sans précaution. Voici quelques recommandations :


1. Choisir le bon moment et la bonne version
Pour les très jeunes enfants (moins de 3-4 ans), choisir des versions qui préservent la structure et le sens, mais avec un langage adapté. Privilégier les versions où la lecture peut-être modulée selon les réactions de l'enfant.
À partir de 5-6 ans, la plupart des enfants peuvent entendre les versions plus complètes des contes traditionnels.


2. Créer un cadre sécurisant
Le rituel du conte est important. L'enfant doit être confortablement installé, avec toi à proximité. La voix, le ton, le rythme comptent autant que les mots. Tu es là, présent-e, et cela crée un espace sécurisé pour explorer les émotions difficiles. Porte attention aux réactions de l'enfant.


3. Permettre les questions et les réactions
Si l'enfant est effrayé, ne minimise pas en faisant semblant que ce n'est rien ou que c'est faux. Dis plutôt quelque chose comme : « Tu as eu peur ? C'est normal, c'était un moment effrayant. Mais regarde, à la fin, le héros a gagné. » Accompagne l'émotion, puis montre la résolution. N'insiste pas avec une histoire effrayante si l'enfant est perturbé ou refuse carrément d'écouter un récit.
Bettelheim souligne que les enfants redemandent souvent les mêmes histoires. C'est qu'ils travaillent psychologiquement sur les thèmes abordés. La répétition est thérapeutique.


4. Faire confiance au conte
Les contes traditionnels ont traversé les siècles parce qu'ils fonctionnent. Fais-leur confiance. Tu n'as pas besoin d'expliquer le symbolisme à l'enfant. Son inconscient comprend le message.
Pense aussi à écouter tes propres ressentis et tes propres émotions. Si une histoire te met personnellement mal à l'aise, ne t'oblige pas à la lire. Laisse une autre personne partager cette histoire avec l'enfant ou laisse-lui l'opportunité de la lire tout seul quand il sera plus grand.

Comment savoir si un conte convient à ton enfant ? Certains indices sont faciles :
-il ou elle demande à le réentendre
-il ou elle joue les personnages ensuite avec joie
-il ou elle pose des questions sur l'histoire
-il ou elle semble satisfait-e à la fin

Si un conte provoque vraiment une détresse durable, c'est peut-être trop tôt. Mais une peur passagère pendant l'histoire, suivie de soulagement à la fin, c'est souvent l'effet recherché. C'est ça qu'on appelle la catharsis.

LE CAS PARTICULIER DE LA BELLE ET LA BÊTE

Dans l'épisode de podcast correspondant à cet article, je développe un peu plus le cas particulier du conte « La Belle et la Bête » sur lequel j'ai un avis à te proposer. Pour en savoir plus, je t'invite à aller écouter cet épisode.

CONCLUSION
Alors, faut-il lire aux enfants des histoires qui font peur ?
La réponse de la psychologie est claire : oui, absolument. Ces contes sont des outils psychologiques précieux qui aident les enfants à :
- donner forme à leurs angoisses
- développer leur courage, leur créativité, leur capacité d'adaptation
- comprendre que les épreuves peuvent être surmontées
- intégrer la complexité du monde et des émotions humaines

Les métaphores des contes parlent directement à l'inconscient de l'enfant. La transmission intergénérationnelle a affiné ces récits pour qu'ils répondent précisément aux besoins développementaux. Et édulcorer ces histoires, c'est leur retirer leur pouvoir transformateur.
Comme le disait Chesterton : « Les contes de fées ne disent pas aux enfants que les dragons existent. Les enfants savent déjà que les dragons existent. Les contes de fées disent aux enfants que les dragons peuvent être vaincus. »

Alors ce soir, en lisant une histoire aux enfants de votre entourage, peut-être choisirez-vous la version où le loup finit vraiment dans la marmite, où la sorcière brûle dans son four, où le héros traverse l'épreuve. Et vous leur offrirez, sans le savoir, un espace pour grandir, pour affronter leurs peurs, et pour comprendre qu'ils ont en eux les ressources pour triompher.

Et le roman « Conte de fées » de Stephen King alors ? Je l'ai trouvé très intéressant d'un point de vue littéraire. Le défi était d'intégrer les contes traditionnels dans son univers horrifique. J'ai trouvé la première partie géniale et la partie dans le monde parallèle ultra violente. Comme quoi, le contexte dans lequel l'histoire est contée est de la plus haute importance !

Tu peux aussi écouter l'épisode bonus pour accompagner cet article, dans lequel je lis un conte traditionnel.
 

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